Crise politique brésilienne : une opportunité pour la civic tech ?

Choisie comme ville-hôte pour les Jeux Olympiques il y a sept ans, le Brésil était alors un pouvoir émergent à l’économie dynamique, avec une classe moyenne solide. Depuis le pays est entré en crise et les Jeux sont devenus le terrain d’une manifestation politique.

 

OCUPA MINC

 

Partout dans la ville, des pancartes “Fora Temer” (Dehors Temer) sont brandies, et dans les stades comme dans les rues, Temer est unanimement sifflé à chacune de ses apparitions télévisées. Conseillés par des cariocas, nous nous sommes rendus à Botafogo où le mouvement Ocupa MinC (littéralement, “Occuper le ministère de la culture” suite à sa relégation en secrétariat d’Etat au sein du Ministère de l’Education) a réhabilité une ancienne salle de concert, l’espace Canecão, rebaptisé depuis “Maison de la Démocratie”. Nous avons pu y voir une série de rencontres avec des artistes - comme le célèbre chanteur Chico Buarque - et des militants pour parler de la construction d’une démocratie libertaire.

 

MEU RIO

 

Lorsqu’on questionne plus précisément les Brésiliens sur les Jeux, c’est la corruption du gouvernement qu’ils critiquent en premier : 90% des contrats de financement public ont été accordés à seulement trois entreprises de BTP brésiliennes (Odebrecht - dont le PDG vient d’être condamné à 19 ans de prison;  Andrade Gutierrez et Carvalho Hosken - ayant tout deux financé la campagne d’Eduardo Paes, l’actuel maire de Rio). Restauration du port, du métro, construction de nouvelles pistes cyclables, sans parler de celle des sites olympiques, la plupart de ces contrats sont aujourd’hui en cours d’examination par la police fédérale.

Pour Alessandra Orofino et Miguel Lago, les fondateurs de Meu Rio, la plateforme participative immanquable sur la scène civic tech carioca, ces jeux ont généré un sentiment de gâchis : ils auraient dû permettre des transformations pour la ville, une culture de la responsabilité et de la transparence, mais les habitants n’ont pas été consultés et il n’y aura pour eux aucun héritage.

Depuis 2011, cette start-up veille à transformer la population carioca en un véritable contre-pouvoir. Frappés par le désengagement des jeunes générations suite à la défaite électorale municipale de Fernando Gabeira face à Eduardo Paes en 2008, Alessandra et Miguel avaient mis trois ans à trouver comment traduire les politiques publiques dans un langage compréhensible par toute la société. Leur site propose plusieurs moyens d’action qui vont de la mobilisation (des vidéos et infographies pour comprendre les politiques publiques, un blog pour analyser la ville au quotidien) à l’impact direct (des pétitions de grande ampleur qui permettent de garder un oeil sur la ville).

 

PLUS 55

 

Gustavo Ribeiro, fondateur de Plus 55, premier média brésilien anglophone destiné aux étrangers, nous détaille la situation : “la plupart des travaux ont été faits en urgence, et dans ce cas il y a un artifice qu’on peut utiliser pour contourner les lois strictes d’appel d’offre.”  Ce manque de transparence est caractéristique de la complexité institutionnelle du Brésil : "le gouvernement a été obligé de mettre en place un portail de la transparence qui recense publiquement toutes ses données, mais en réalité, il a jeté énormément de chiffres bruts aux terminologies si spécifiques qu’il faut un data analyst avec soi pour les décrypter. Les start-ups brésiliennes ont un rôle à jouer pour rendre ces fichiers Excel de 3000 lignes & 400 colonnes compréhensibles en 2 lignes pour Monsieur Tout-le-Monde."

C’est exactement l’objectif de sa start-up. Journaliste géopolitique passé par la France, Gustavo s’est rendu compte que pour beaucoup de correspondants étrangers installés au Brésil, il était difficile de comprendre la véritable nature changements qui s’y opéraient actuellement. “Le Brésil méritant non pas d’être interprété, mais traduit”, il a créé en février dernier un blog en anglais, où des homologues brésiliens leur détaillent de façon exhaustive - politique, économie, société, culture - le fonctionnement de leur pays. En six mois, il aura acquis une excellente visibilité internationale : republié par Courrier International, référencé par le Washington Post dans sa rubrique “The Most” et invité sur France Culture pour parler de la crise brésilienne, il est désormais lu de plus en plus par des Brésiliens désireux d’obtenir une information neutre et un point de vue moderne.

 

 

JOTA

 

Autre exemple parfait de journalistes ayant vu là un problème citoyen à résoudre, les 5 fondateurs de Jota, tous issus des plus grands média brésiliens, se sont lancés dans une démarche entrepreneuriale pour réinventer l’accès à l’information. A mi-chemin entre le blog juridique hyper-technique et la prestation de service éditorial pour des grands groupes ayant besoin de suivre l’actualité législative, la start-up est devenue LA référence brésilienne médiatique pour comprendre le pouvoir et les institutions.

Marc Sangarné, ingénieur français expatrié à Rio et directeur des Opération de Jota, confirme : “c’est triste à dire, mais le Brésil, par sa complexité incroyable, est le meilleur pays pour inventer ce nouveau type de services.” Il y a deux ans, l’idée de départ était de créer un blog de niche à destination des avocats, qui lui ont décerné le prix du média de l’année. Mais avec les centaines de milliers de procès en cours dans tout le pays, ainsi que les plusieurs milliards de provisions en jeu pour les entreprises, ses fondateurs se sont très vite rendus compte que les informations qu’ils manipulaient avaient beaucoup plus d’importance qu’ils n’avaient imaginé.

Ils ont alors développé toute une gamme de services d’information adaptés à différentes audiences, allant du cabinet d’avocats spécialiste du droit du travail à des opérateurs de marché ayant besoin d’un suivi technique du législatif pour savoir comment avancer au fur et à mesure dans un contexte très compliqué d’impeachment. Dernier service en date : une offre de flux d’information quotidienne sur Whatsapp qui n’a pas manqué d’être immédiatement copiée. Impartial, garant de leur neutralité de journalistes et de la confidentialité de leurs sources, le positionnement de Jota est inédit mais il lui vaut une excellente réputation auprès des Cours Suprêmes. Prochaine étape de son développement : les données big data du milieu judiciaire.

Trois beaux exemples de startups à suivre de près dans le cadre de notre réflexion menée sur l’open democracy.